L'amour

L'amour

"Quand j'aurai le don de prophétie, et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science; quand j'aurais toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien"

1 Cor. 13.-3

Voilà la parole décisive: c'est l'amour qui distingue l'homme uni à l'origine de celui qui en est séparé. Il y a une connaissance du Christ, une forte Foi en lui, des sentiments charitables et même un dévouement jusqu'à la mort - sans amour. C'est là le point capital. Sans cet amour, tout s'écroule et tout est condamnable, avec lui tout retrouve son unité et tout est agréable à Dieu. Quel est donc cet amour?

Selon tout ce que nous avons vu jusqu'ici, l'ensemble des définitions qui voient l'amour dans le comportement humain, dans les sentiments, dans le dévouement et le sacrifice, dans la solidarité, fraternité, le service et l'action, est à éliminer. Nous venons d'apprendre que tous ces phénomènes peuvent exister sans amour. Tout ce que nous avons l'habitude d'appeler amour, ce qui vit dans les profondeurs de l'âme aussi bien que dans nos actes visibles, même tout service fraternel qui procède d'un cœur pieux, peut être sans amour; non pas parce que tout comportement humain contient toujours un "reste" d'égoïsme qui efface l'amour, mais parce que l'amour est foncièrement différent de ce que nous attendons. L'amour n'est pas non plus dans la relation immédiate de personne à personne, ni dans l'intérêt qu'on porte aux individus, par opposition à un humanitarisme "objectif" et impersonnel. Non seulement le domaine personnel et le domaine "objectif" sont séparés ici de manière abstraite et non biblique, mais en outre l'amour devient un comportement humain, qui par surcroît est toujours partiel. L'amour est alors l'éthique supérieure du domaine personnel, perfectionnement et complément de l'éthique inférieure du domaine purement objectif. Il est conforme à cette conception d'opposer amour et vérité; l'amour, personnel, est ainsi supérieur à la vérité, impersonnelle. Ce faisant, on contredit la déclaration de saint Paul, selon laquelle l'amour met sa joie dans la vérité (1 Cor. 13,6). L'amour ignore précisément ce conflit par lequel on voudrait le définir; car dans son essence, il est au-delà de toute désunion. Luther, au regard lucide et biblique, appelle "amour maudit" tout amour qui porte atteinte à la vérité ou la neutralise, se masquerait-il sous l'aspect le plus dévôt. Un amour qui n'embrasserait que le domaine personnel et démissionnerait devant le domaine objectif ne serait jamais l'amour du Nouveau Testament.

Si donc il n'y a aucun comportement humain imaginable que l'on puisse appeler amour de façon non équivoque, si l'amour est au-delà de toute la désunion dans laquelle vivent les hommes, si toute la charité que les hommes peuvent concevoir et exercer n'est pensable qu'en temps que comportement humain à l'intérieur de la désunion existante, alors un mystère subsiste: qu'est-ce que l'amour pour la Bible? Celle-ci ne nous refuse certes pas la réponse, qui nous est d'ailleurs bien connue; mais nous l'interprétons toujours mal. La Bible dit: "Dieu est amour" (1 Jean 4,16). Pour être bien comprise, cette affirmation devrait être lue avec l'accent mis sur le mot Dieu, alors que nous avons pris l'habitude de le mettre sur le mot amour. Dieu est amour, Dieu lui-même, et non pas tel comportement, tel sentiment, tel acte humain. Seul celui qui connaît Dieu connaît l'amour; il est faux de penser que notre nature nous révèle d'abord l'amour et ensuite Dieu. Personne ne connaît Dieu, à moins que Dieu ne se révèle à lui. Par conséquent, personne ne connaît l'amour si ce n'est dans la propre révélation de Dieu. Amour est donc révélation divine. Or, qui dit révélation divine dit Jésus-Christ. "L'amour de Dieu pour nous a été manifesté en ceci: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous ayons la vie par lui" (1 Jean 4,9). La révélation de Dieu en Jésus-Christ, la révélation de son amour, précède tout amour humain. L'amour a son origine en Dieu et non en nous; il est le comportement de Dieu et non celui de l'homme. "Voici en quoi consiste l'amour: ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés, et qui a envoyé son Fils comme victime de propitiation pour nos péchés" (1 Jean 4,10). Ce n'est qu'en Jésus-Christ, en ce qu'il a accompli pour nous, que nous connaissons l'amour. "À ceci nous avons connu l'amour: c'est qu'il a donné sa vie pour nous" (1 Jean 3,16). Ici pas plus qu'ailleurs, la Bible ne donne une définition générale de l'amour, en disant par exemple qu'il consiste à donner sa vie pour les autres. L'amour dans le sens biblique n'est pas une attitude générale, mais le don absolument unique que le Christ nous a fait de sa vie. L'amour est indissolublement lié au nom de Jésus-Christ: en tant que révélation de Dieu. En réponse à la question: qu'est-ce que l'amour? Le Nouveau Testament nous renvoie de façon non équivoque à Jésus-Christ seul. C'est lui qui en est la seule définition. Mais nous nous méprendrions encore du tout au tout si nous voulions déduire de la contemplation de Jésus-Christ, son œuvre et de sa passion, une définition générale de l'amour: l'amour n'est pas ce que le Christ accomplit et ce qu'il souffre, mais ce que lui-même fait et souffre. C'est toujours lui qui est l'amour, c'est Dieu lui-même. C'est toujours la révélation de Dieu en Jésus-Christ.

En concentrant de la façon la plus stricte toutes nos pensées et toutes nos affirmations concernant l'amour sur le nom de Jésus-Christ, nous devons nous garder de jamais rabaisser ce nom à une notion abstraite; il doit toujours être compris dans la plénitude concrète de la réalité historique d'un être vivant. Nous déclarons donc - tout en maintenant tout ce que nous venons de dire - que seuls l'action et la souffrance concrètes de l'homme Jésus-Christ nous font comprendre ce qu'est l'amour. Le nom de Jésus-Christ, dans lequel Dieu se révèle, s'interprète lui-même dans la vie et les paroles du Christ. En définitive, le Nouveau Testament ne consiste pas en une répétition sans fin de ce nom, mais il illustre ce que ce nom comporte par des événements, des exemples et des affirmations, qui nous sont accessibles. Ainsi la force du concept "amour", (ayann), n'est nullement arbitraire; car si cette notion est définie d'une façon entièrement neuve dans le message néotestamentaire, elle n'en dérive pas moins de ce que nous attendons par "amour" dans notre langage. Cela ne signidie pas que la conception biblique de l'amour soit un certain aspect de la notion qui est la nôtre depuis toujours; elle apparaît au contraire comme le seul fondement, la seule vérité et la seule réalité de l'amour, de telle sorte que notre conception naturelle de l'amour n'est vraie et réelle que pour autant qu'elle participe à son origine, c'est-à-dire à l'amour qui est Dieu lui-même en Jésus-Christ. Notre réponse à la question: en quoi consiste l'amour? Est donc toujours celle de l'Écriture: il consiste dans la réconciliation de l'homme avec Dieu en Jésus-Christ. Ce qui sépare l'homme de Dieu, des autres hommes, du monde et de lui-même, disparaît alors. L'origine est restituée à l'homme.

L'amour désigne donc cette action de Dieu en faveur de l'homme, par laquelle la désunion de ce dernier est surmontée. Cet acte s'appelle Jésus-Christ, la réconciliation. Ainsi l'amour est quelque chose qui arrive à l'homme, quelque chose de passif, dont il ne dispose pas, car ce quelque chose se situe au-delà de l'existence humaine dans la désunion. "Aimer" veut dire laisser transformer son existence entière par Dieu, se laisser introduire dans le monde tel que Dieu le veut. L'amour n'est donc pas un choix de l'homme, mais l'élection de l'homme par Dieu.

Comment peut-on dès lors parler de l'amour en tant qu'acte de l'homme, de l'amour de l'homme envers Dieu et son prochain, comme le Nouveau Testament le fait en toute clarté? Qu'importe le fait que l'homme puisse et doive aimer, à côté du fait que Dieu est amour? "Nous aimons parce qu'il nous a aimés le premier" (1 Jean 4,19). Cela signifie que notre amour pour Dieu repose uniquement sur son amour pour nous, ou, pour l'exprimer autrement, que notre amour ne peut être que l'acceptation de celui de Dieu en Jésus-Christ. "Si un homme aime Dieu, il est connu de lui" (1 Cor. 8,3). En langage biblique, connu veut dire "élu, engendré". Aimer Dieu signifie accepter notre élection, notre naissance en Christ. Penser que si l'amour divin précède l'amour humain, c'est pour faire naître ce dernier comme action libre, propre à l'homme et autonome, serait mal comprendre la relation entre l'amour de Dieu et celui des hommes. La déclaration que Dieu est amour vaut pour tout ce que nous pouvons dire sur l'amour des hommes. Si l'homme aime Dieu et son prochain de l'amour divin et d'aucun autre, -- parce qu'il n'y en a pas d'autre --, il n'y a pas d'amour autonome. En cela, l'amour humain reste purement passif. Aimer Dieu n'est qu'un autre aspect de l'amour dont Dieu nous aime. Être aimé de Dieu implique aimer Dieu; les deux phénomènes n'existent pas l'un à côté de l'autre, mais l'un par l'autre.

Pour bien comprendre ce qui précède, il nous faut préciser la notion de passivité dans ce contexte. Comme chaque fois qu'il est question de la passivité de l'homme en théologie, il s'agit ici d'une notion relative à l'existence de l'homme devant Dieu, et non pas d'une notion d'ordre psychologique. Être passif en présence de l'amour divin ne signifie pas se délasser, en excluant toute pensée, toute parole et tout acte, dans un amour divin qui ne nous appartiendrait que dans le recueillement. Cet amour n'est pas seulement un refuge dans le danger. Être aimé de Dieu ne nous interdit nullement d'avoir des pensées intenses et d'accomplir des actes joyeux. C'est dans notre être total, pensée et action, que nous sommes aimés par Dieu et réconciliés avec lui par Christ, et c'est de tout notre être, esprit et corps, que nous aimons Dieu et nos frères.



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