Amis dans l'église

Amis dans l'église

Cher Pasteur,

Une question à laquelle tu as sans doute été, ou tu seras confronté est : "Un pasteur peut-il avoir des amis parmi les membres de son église ?"

Certains de mes collègues n'hésiteront pas à répondre un "non" catégorique à cette question. J'en connais même un qui l'a expressément interdit au pasteur stagiaire qui était sous sa responsabilité.

Je peux fort bien comprendre cette attitude, dictée, je pense, par un légitime souci d'impartialité et de justice à l'égard des membres de l'église. Cette position radicale a manifestement pour but de couper court à toute possible accusation de favoritisme. Tous les membres sont ainsi théoriquement sur un pied d'égalité, et, toujours théoriquement, toutes les frustrations ou jalousies sont définitivement écartées. Je dis "théoriquement", car l'expérience a montré que cette mesure extrême n'empêche guère certaines personnes de se faire des idées, et de se convaincre qu'on les délaisse au profit des autres.

Mais il est intéressant de voir quelle était l'attitude de Jésus à l'égard de ses disciples. Jean semble avoir occupé une place particulière ; cinq fois, dans son évangile, il se désigne lui-même comme : "le disciple que Jésus aimait" (Jn. 13.23 ; 19.26 ; 20.2 ; 21.7 ; 21.20). Et en trois occasions, lors de la transfiguration (Matt. 17.1-2 ; Marc 9.2), de la guérison de la fille de Jaïrus (Marc 5.37 ; Luc 8.51), et du jardin de Gethsémané (Marc 14.33 ; Luc 9.28), il prend avec lui seulement trois de ses disciples, Pierre, Jacques, et Jean.

Même si, dans ces trois derniers exemples, le choix de Jésus peut avoir été dicté par des considérations autres que sentimentales, il semble évident qu'il existait une relation privilégiée entre lui et son disciple Jean, auquel il confiera sa mère lors de la crucifixion (Jn. 19.26).

À part l'épisode où Jacques et Jean lui demandent d'être assis l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, ce qui suscite l'indignation des dix autres disciples pour quelque obscure raison (Marc 10.35-41), il ne semble pas qu'il y eût des problèmes relationnels particuliers du fait de l'attitude de Jésus qui, par ailleurs, savait sans aucun doute manifester une même attention envers chacun.

En tant que berger du troupeau, le pasteur doit accorder le même intérêt à chaque brebis. Il est tenu à une totale impartialité à l'égard de tous, dans l'exercice de sa fonction de conducteur et d'enseignant. Cela implique qu'il ne laissera pas ses propres sentiments influencer son jugement vers un certain favoritisme.

Mais cela étant, je ne vois pas au nom de quel extrémisme on devrait lui interdire ce qui est non seulement permis, mais recommandé aux autres : avoir des amis. Le couple pastoral n'est pas une entité désincarnée, qui devrait vivre en vase clos ! Bien sûr il sera très prudent dans ses conversations ; il n'oubliera jamais que ses amis sont aussi des membres de l'église, et qu'il est astreint, de par sa fonction, à un devoir de réserve.

Beaucoup sont loin de se douter que le pasteur est seul, bien souvent. Cela peut sembler paradoxal ; n'est-il pas au contraire entouré de tous les membres de son église ? Certes ; mais, crois-moi, la solitude pastorale existe bel et bien, et dans ces moments-là, il serait cruel de lui refuser l'épaule d'un ami sûr. Faudrait-il alors qu'il aille le chercher en dehors de son église ? L'idée me semble absurde !

Il lui faudra toutefois faire la différence entre sa position d'ami et celle de pasteur. Je me souviens d'une série télévisée, dans laquelle un juge d'instruction disait à son ami, dans une circonstance particulière : "Ce n'est pas l'ami qui te parle, c'est le juge !". Cet homme savait faire la distinction entre son amitié et son statut de juge. Il nous faut être capable de faire de même.

N'oublie jamais que le ministère pastoral est exercé par un être humain, souvent bien plus vulnérable qu'on ne l'imagine, ce que, je pense, tu reconnaîtras volontiers. N'aie donc pas peur d'avoir des amis. Mais demande à Dieu de te conduire dans ton choix, lui qui savait combien un David avait besoin d'un Jonathan (1 Sam. 18.1).

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